La privatisation à l’épreuve des faits
jeudi 24 novembre 2005 par Moussa Tchangari
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Quatre (4) ans après son implantation, le panneau de la CCP a fait preuve d’une extraordinaire capacité de résistance à toutes sortes d’intempéries (vents, pluies, soleil, érosion, etc) ; mais, son message ne convainc plus personne et n’apparaît guère plus que comme un exemple achevé de publicité mystificatrice et mensongère. Les Nigériens se sont aperçus très vite que la privatisation des entreprises publiques ne génère pas nécessairement le mieux-être promis ; au contraire, ils constatent aujourd’hui que la privatisation n’a entraîné, dans nombre de cas, ni une amélioration de la qualité des services, ni une réduction des coûts des prestations et encore moins une efficience dans la gestion du patrimoine légué au secteur privé. Au point où en avril dernier, la ministre de la privatisation, Mme Trapsida Fatouma, qui a cru devoir défendre la pertinence de ce politique, a essuyé le courroux de certains téléspectateurs.
Aujourd’hui, la triste mesure de l’échec des privatisations est donnée au monde entier par celles qui ont concerné les secteurs stratégiques de l’eau et des télécommunications, où les repreneurs stratégiques n’arrivent pas, voire même refusent, de respecter les engagements auxquels ils ont librement consentis dans leurs cahiers charges ; et ce, en dépit des énormes facilités qui leur sont accordées par l’Etat à travers notamment le code des investissements et le code de travail. (Voir notes). Il convient d’examiner ces deux cas de privatisation, en commençant par l’exemple de la Sonitel, qui traduit le mieux l’inconséquence du gouvernement en place, manifestement sourd aux grèves à répétition des agents de cette société.
Fiasco dans les Télécoms
En décembre 2001, lorsque le consortium sino-libyen avait pris le contrôle de la société nigérienne des télécommunications (SONITEL), les Nigériens étaient loin de s’imaginer qu’ils venaient d’être victimes de l’une des plus grosses arnaques de la décennie en matière de privatisation d’une entreprise publique. A l’époque, il faut reconnaître que le repreneur stratégique avait envoyé à l’opinion nigérienne un signal fort, en proposant une offre financière (11,5 milliards) sans commune mesure avec celle de France-Telecom, son unique concurrent dans le cadre de l’appel d’offres international lancé par le gouvernement. La seule réserve dans ce dossier est venue de l’Ambassadeur de France au Niger, M. Denis Vène, qui n’a pas caché son mécontentement lors de la cérémonie d’adjudication. Cette réserve ne pouvait être prise au sérieux, dès lors que le choix semblait avoir été opéré suivant le principe du plus offrant ; et de plus, il était apparu que France-Telecom avait été victime avant tout de ses manœuvres souterraines visant à reprendre ce joyau de l’économie nigérienne pour zéro franc symbolique.
Aujourd’hui, les défaillances criantes du repreneur stratégique de la Sonitel, qui n’a réalisé que 6,7% de son cahier des charges, inclinent du coup à douter de la crédibilité de l’ensemble du processus de privatisation de cette société. Entamé en août 1999, par le lancement d’un appel à manifestation d’intérêt, ce processus a connu cinq (5) reports successifs, dont on comprend à présent qu’ils n’étaient rien moins que les signes annonciateurs de ce qui allait se révéler comme une véritable opération de braderie du patrimoine public. Il importe de rappeler que la date limite de réception des offres, fixée initialement pour le 29 août 2000, a été repoussée, à la demande de certains candidats, au 29 novembre 2000, puis au 13 décembre 2000, et enfin au 16 janvier 2001 ; mais, à la surprise générale, aucune offre n’a été enregistrée à cette date, et le ministère de la privatisation s’est retrouvée dans l’obligation de reporter l’opération à la fin de l’année. L’annonce de cette information avait intrigué plus d’un observateur, tant il est curieux qu’une société des télécommunications, qui réalise un chiffre d’affaires de 17,309 milliards et dégage des résultats d’exploitation de 2,531 milliards de FCFA, ne trouve pas d’acquéreur sur le marché international.
Au regard de tous ces éléments, il n’est pas surprenant que la privatisation de la Sonitel débouche sur le bilan catastrophique dressé par les quatre (4) syndicats des travailleurs de la société. Le mémorandum publié par ces syndicats le 27 avril dernier souligne que le consortium ZTE/LAAICO, dont l’incompétence est notoire en matière de gestion d’un réseau de télécommunications, n’a respecté aucune des obligations contenues dans son cahier de charges. Le nombre de lignes principales, qui devrait passer de 22 500 en 2001 à 45 000 en 2004, est seulement de 23 000 à l’heure actuelle ; tandis qu’aucune cabine téléphonique publique n’a été réalisée, sur les 1 000 prévues pour l’année 2004. La téléphonie mobile gérée par SahelCom ne couvre que la capitale, alors que le repreneur s’était engagé à l’étendre à toutes les localités importantes entre 2003 et 2004. A titre de comparaison, il importe de noter que Celtel-Niger couvre actuellement 12 localités du pays et totalise quelques 65 000 abonnés. Elle envisage d’ici la fin de l’année d’étendre son réseau à 13 autres localités pour atteindre la barre de 90 000 abonnés.
En plus de ces griefs, les syndicats soulignent que le manquement le plus grave concerne surtout la gestion des investissements prévus dans le cadre de la modernisation du réseau téléphonique national. A ce niveau, ils révèlent que l’argent versé à l’Etat (FCFA 11,5 milliards) au titre de la privatisation, et qui devrait être utilisé pour la modernisation, a servi au paiement du matériel GSM commandé auprès de la ZTE bien avant la privatisation. Le non respect des procédures d’acquisition des biens et services est si flagrant que les syndicalistes estiment que le risque est grand de voir la Sonitel perdre un prêt de FCFA 9 milliards contracté auprès de la Boad pour la modernisation de son réseau. En matière de gestion, les informations rapportées par les syndicats laissent croire que cette société est une véritable caverne d’Ali Baba pour le consortium sino-libyen, qui engrange d’importants bénéfices et refuse de mettre ses employés dans les conditions minimales de travail. La nouvelle grille salariale adoptée par le conseil d’administration n’est toujours pas en vigueur ; car, le repreneur stratégique ne conçoit pas une hausse des salaires sans une augmentation des tarifs des télécommunications. A contre-courant de la tendance mondiale.
Pénuries et arnaque dans le secteur de l’eau
Trois (3) ans après la privatisation de la société des eaux du Niger (SNE), l’accès à l’eau potable est devenu un véritable casse-tête pour les ménages nigériens vivant dans les 52 centres gérés par la société d’exploitation des eaux du Niger (SEEN). En prélude à une décision gouvernementale visant une nouvelle hausse des tarifs de l’eau, le directeur général de la société de patrimoine des eaux du Niger (SPEN), M. Seyni Salou, a tenu un point de presse au cours duquel il a déclaré lui-même que " la quasi totalité de nos centres urbains connaissent des pénuries d’eau, soit pendant toute l’année ou une partie de l’année ". Dressant le bilan des actions entreprises dans le cadre du projet sectoriel eau, le directeur de la SPEN a rapporté que sur les 41 forages de 60 à 700 m prévus dans le cadre de ce projet, 24 sont déjà réalisés ; sur 10 nouveaux châteaux d’eau de 18 000m3 prévus, 6 sont au stade de réalisation avancée ; sur 560 000ml de canalisation à poser, 275 000ml sont achevées ; 550 bornes fontaines sont en cours de réalisation et 11 200 branchements sociaux sont déjà effectifs. Quatre (4) usines et stations de traitement des eaux sont également prévues, ainsi que 85 unités de chloration de l’eau et la réhabilitation des installations intérieures des bâtiments administratifs.
Au cours de ce même point de presse, le directeur de la SPEN a reconnu qu’un retard important a été accusé dans la réalisation des investissements prévus, à cause principalement de la lenteur des procédures appliquées par la Banque mondiale ; mais il a omis de préciser que sa société est confrontée en ce moment à un sérieux problème lié au fait qu’au moment de l’évaluation des financements nécessaires à la réalisation du projet sectoriel eau le cabinet chargé de l’étude a fait ses calculs sur la base d’un taux de change particulièrement optimiste de 700Fcfa pour 1 $ US. Cette défaillance du cabinet d’étude l’a obligé à déposer une requête de prêt auprès de certaines institutions financières, dont la banque africaine de développement (BAD) ; et si cette requête n’aboutit pas, il sera difficile de parachever la réalisation de certaines infrastructures prévues dans le cadre du PSE, l’enveloppe de 51,5 milliards allouée initialement étant insuffisante pour couvrir les dépenses. Le niveau d’endettement du pays sera accru, et il va falloir que les ménages payent l’eau encore plus cher.
D’ores et déjà, il convient de souligner que le gouvernement a procédé à une nouvelle hausse des tarifs de l’eau de l’ordre de 5% sur toutes les tranches, conformément à l’engagement qu’il a souscrit dans le cadre de sa lettre de politique sectorielle. Dans le cadre de cet engagement, l’Etat nigérien a accepté d’opérer une hausse annuelle des tarifs de l’eau jusqu’en 2006, afin de mobiliser les ressources nécessaires au remboursement des prêts contractés. On se souvient que la première hausse des tarifs a été effectuée en mars 2002 et a fait passer le prix du mètre cube de 207 à 234fcfa pour la tranche de 16 à 40m3, de 312 à 353fcfa pour celle comprise entre 41 et 75m3, et de 349 à 395fcfa pour la tranche supérieure à 75m3. Ce qui correspond à une hausse de 13% par rapport aux tarifs en vigueur depuis décembre 1999. La tranche sociale de 0 à 15m3, qui concerne les bornes fontaines et les ménages les plus démunis, a connu une hausse de 5%, passant de 115 à 121fcfa. Pour l’administration, le prix est passé de 283 à 314fcfa, et pour l’industrie et le commerce, il est monté de 289 à 320fcfa, soit une hausse de 11% par rapport au prix de 1999. Le tarif de la police d’abonnement à l’eau est passé aussi de 6 453 à 16 475fcfa.
Au sujet des tarifs, il faut noter que le prix exploitant du mètre cube, qui était de 190fCfa, est actuellement à 198fcfa. La base de calcul de ce prix exploitant ne peut être révisée avant cinq (5) ans ; alors que sa pertinence n’est pas établie de l’avis de certains spécialistes. Ce qui fait l’affaire de la Société d’exploitation des eaux du Niger (SEEN), dont le capital est détenu à hauteur de 51% par Vivendi Water. Pourtant, à l’instar du repreneur stratégique de la Sonitel, cette compagnie multinationale, qui a signé un contrat d’affermage de dix (10) ans avec l’Etat nigérien, est loin d’avoir respecté son cahier de charges. Sur 64 km de réseau à poser en 5 ans, la SEEN n’a réalisé que 14% seulement des travaux ; sans que l’autorité de régulation multi-sectorielle et les autorités ne réagissent vigoureusement. Les révélations du chef de file des actionnaires nigériens de la SEEN, M. Omar Tchiana, sont venues démontrer que ce n’est pas seulement sur le dos des ménages que Vivendi se fait de l’argent ; elle arnaque également ceux qui se sont associés à elle pour tirer profit de la privatisation du secteur stratégique de l’eau.
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