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Niger : La leçon de George Washington

lundi 26 avril 2010 par Souley Adji

A l’avènement de la junte actuelle au pouvoir, nombre de Nigériens avaient, avec euphorie, fondé le ferme espoir que seraient désormais bannies les moeurs politiques des régimes précédents, notamment l’exclusion, l’opacité le patrimonialisme. L’on inaugurerait alors une nouvelle ère politique susceptible de porter le Niger vers des horizons meilleurs. La mise en œuvre d’une telle entreprise supposant la production de comportements politiques orthodoxes de la part des nouveaux venus, l’on devait, en principe, s’attendre à une quasi révolution dans les pratiques administrative et politique. La qualité de la gouvernance politique durant la transition devait préfigurer celle du régime à mettre à jour, afin que celui-ci soit effectivement jugé au moins à l’aune des comportements politiques du présent. Fort du legs politique de la période transitoire, le prochain Président n’aurait dès lors rien à craindre, ni de l’Opposition politique, ni de l’armée. Que Nenni ! Si le prochain gouvernement devait absolument être à l’image de cette transition politique, le Niger est, dirait-on, loin d’être sorti de l’auberge.

Naguère décriées, les pratiques étatiques telles que le népotisme et le copinage, le familialisme et la gabegie risquent de fleurir davantage sous le futur régime démocratiquement installé, dès lors même que les thématiques d’ « assainissement » et de « réconciliation » mises en exergue semblent davantage être un leurre qu’une évidence, d’autant plus que la « détandjaisation », tant attendue n’a pas vraiment eu lieu, comme si de la Villa verte, où il est détenu, l’ancien Président inspirait les nouveaux administrateurs. Au regard des informations que ne cesse de rapporter la presse, on peut en effet penser qu’une soudaine amnésie semble déjà envahir les esprits. Des arrestations extrajudiciaires aux sempiternelles nominations et affectations complaisantes en passant par la faible représentativité des conseils mis en place, la liste est en réalité longue de pratiques institutionnelles, guère novatrices, mais bien au contraire donnent l’impression du déjà-vu. Outre son caractère intrinsèquement bonapartiste sur le tard, il avait aussi reproché au régime défunt moult autres comportements indignes. Il avait ainsi été surabondamment dit dans des déclarations publiques de la société civile que l’ex-Président s’était notamment entouré de proches de sa région, ou encore que son pré carré familial faisait la pluie et le beau temps, qu’il avait une pléthore de conseillers, pour ne relever que ces allégations récurrentes sans même parler des arrestations arbitraires. Quiconque a connu les mœurs dudit régime ne peut franchement être dépaysé aujourd’hui : les décryptages des mesures nominatives auxquels se livrent de nos jours les médias informent amplement l’opinion sur l’origine, le statut et les connexions des récipiendaires, dont les retraités et les informels ne seraient pas les moindres. De surcroît, les calculs de cette même presse relèvent déjà une bonne centaine de conseillers à la Présidence, et donc autant de postes budgétaires, là où une petite dizaine suffirait comme il ne s’agit ni d’aller à la guerre contre ses propres concitoyens, ni de s’éterniser au pouvoir. Évoquerait-on la confusion des genres, qu’un rapide coup d’œil au conseil consultatif convaincrait de la présence indue de membres du CSRD, lequel organe était censé délibérer sur les attendus dudit conseil. Quand le prince et le peuple se retrouvent dans la même assemblée pour débattre et que le premier se retire pour statuer solitairement, peut-on vraiment parler d’équité ou de légitimité ? Par ailleurs, peut-on placer sur le même pied d’égalité des partis politiques ayant régulièrement fait la preuve de leur représentativité électorale et des associations à caractère davantage tribunitien que populaire ? Car, dans la perspective d’une démocratisation de la vie politique singulièrement, les partis politiques demeurent, quoi qu’on dise, les principaux relais entre le pouvoir politique et l’opinion publique, d’autant plus qu’ils sont programmés pour assurer la gestion professionnelle de l’Etat. Sans exemplifier davantage, il semble bien donc que si le futur régime devait impunément hériter de ces tares, la probabilité parait grande que le Niger passera son temps à expérimenter davantage les transitions politiques que les régimes démocratiquement installés, tellement les premières sont lucratives pour leurs tuteurs et les seconds un fardeau pour les élus. Il est toujours plus avantageux de gouverner, ne serait-ce que douze mois, sans rendre compte à quiconque que de bénéficier d’un quinquennat sous haute surveillance. Dans le fond, la culture politique de la transition actuelle ne révèle peut-être que le caractère sultaniste du régime, le sultan ne devant en effet rendre compte à personne et son entourage se croyant autorisé de jure à distribuer les prébendes et des passe-droits, tant il est vrai que, comme le dit Bayard, les positions de pouvoir sont, à maints égards, des positions de prédation. Or, pour mettre sur les rails une nouvelle ère politique historique immémorable et passer à la postérité, le chef se doit de s’oublier lui-même, pouvoir dissuader toutes les tentations d’enrichissement ou de réalisation de ses proches, savoir se placer au dessus de la mêlée sociale. « Peu d’hommes, si vertueux soient-ils, résistent au plus offrant », dit George Washington. S’il fallait vraiment un modèle de grandeur d’âme d’un homme d’Etat, le comportement politique exemplaire de ce grand Américain, né en 1732, doit faire réfléchir et inspirer les élites politiques africaines, nigériennes en particulier.

À la fin de la guerre d’indépendance contre l’Angleterre, dont ses troupes sortirent victorieuses, George Washington, alors Commandant en chef des armées confédérées, pouvait tout se permettre et le congrès ne lui aurait rien refusé. Même le roi George III, impressionné par ses succès militaires, n’hésita pas à demander un jour à sa cour ce qu’il adviendrait désormais du héros. On lui répondit, médusé, que ce grand patriote était avant tout un fermier de carrière et qu’il avait l’intention affichée de retourner à son domaine pour travailler la terre. Stupéfait et enchanté à la fois, le monarque anglais s’exclama vivement : « s’il fait cela, il sera l’homme le plus grand sur terre ! ». Quelle marque d’estime ! Ce fut, en effet, ce que fit le grand homme, qui retourna dans sa Virginie natale pour s’occuper de sa plantation de tabac. Cela se passait en 1783, après huit longues années de guerre meurtrière contre le colon anglais. Trois ans plus tard, alors même qu’il s’était volontairement retiré de la vie publique, les Américains, quelque peu divisés sur certains articles de la confédération, ne tardèrent pas à le solliciter de nouveau, cette fois pour présider la Convention de Philadelphie, qui donna une Constitution aux Etats-Unis. Parmi les membres de cette instance, figuraient notamment John Adams et Thomas Jefferson, qui furent respectivement second et troisième présidents des Etats-Unis.

Encensé par ses compatriotes, Washington brigua deux ans plus tard, en 1789, la présidence des Etats-Unis et il fut élu à l’unanimité par le collège électoral, qui lui renouvela encore entièrement sa confiance lors de son second mandat en 1792. A ce jour, il demeure le seul et unique Président américain de l’histoire à avoir remporté la totalité des suffrages du collège électoral et cela à chacune de ses candidatures. Malgré cette popularité et ce prestige sans tâche, Washington ne voulut point se présenter à un troisième mandat, ouvrant ainsi la voie à la tradition du double mandat présidentiel américain, que le vingt deuxième amendement viendra d’ailleurs entériner dans la constitution. Homme d’Etat distingué et désintéressé, le premier président américain refusa même une dotation annuelle de vingt-cinq mille dollars, une véritable fortune pour l’époque, afin de faire face aux charges de son mandat. Il répliqua qu’il était un planteur riche et qu’il n’avait donc point besoin d’un tel budget. Mais, convaincu que tous les futurs présidents nouvellement investis n’auront pas nécessairement la même richesse, il accepta, quand même ce pactole, dont on retrouva d’ailleurs une partie significative à la fin de chacun de ses deux mandats. Il avait ainsi, par ce seul fait, permis aux futurs Présidents d’être à l’abri de la tentation et de la corruption en étant indépendant financièrement. C’est dire que l’administration de George Washington était caractérisée par une gestion parcimonieuse et rationnelle des deniers publics en ne s’en tenant qu’au nécessaire : point de trop-plein de postes budgétivores, d’inadéquation profil/emploi, de favoritisme, d’impunité et de passe-droits, d’improvisation des décisions majeures sur l’aménagement du territoire ou les dépenses publiques, etc., point de tous ces travers handicapant le développement politique et social d’un pays. Ce mode de gestion lui a survécu et aujourd’hui encore les présidents américains doivent impérativement rendre compte à leurs compatriotes de toutes les dépenses effectuées en leur nom.

UN DEMOCRATE CONVAINCU

Cet illustre homme avait aussi une grande force de caractère : malgré les pressions de son entourage et les sollicitations venant de toute la confédération, il refusa qu’on l’appela « Sa Majesté » ou qu’on lui accola tout autre titre honorifique qui rappellerait le régime de type monarchique, qu’il avait absolument en horreur, car il était avant tout partisan de la République : « Vous m’avez fait injure, dit-il ! Rejetez à jamais une idée sacrilège. L’établissement d’une monarchie serait le plus grand malheur qui pût affliger notre nation. Admettre un chef se perpétuant au pouvoir et le transmettant à son fils est contre nature. L’autorité ne doit être que temporairement déléguée ; et rien n’est héréditaire, hors la vie et la liberté- ». Quand on sait que le Général George Washington n’avait pas fait d’études supérieures, contrairement à nombre d’officiers et d’hommes politiques africains contemporains, l’on ne peut qu’être enthousiasmé face à une telle volonté politique hors pair. Produire de telles qualités d’homme d’Etat, un sens si élevé de l’intérêt général et une telle noblesse de pensée, un amour si fort de son pays et de la liberté ne mérite pas seulement admiration, mais doit surtout inspirer les hommes et les femmes qui, en Afrique, aspirent à présider aux destinées de leurs pays. Ainsi, le caractère démocratique du régime, avec la question de l’alternance au pouvoir, doit-il désormais être un credo pour les professionnels de la politique dans le continent.

En deux siècles et deux décennies d’existence, la constitution des Etats-Unis n’a connu que des amendements, alors même qu’elle avait été élaborée et appliquée dans le contexte d’une nation largement rurale, ayant une envergue continentale, sortant d’une situation coloniale, dont le taux d’alphabétisation et d’instruction était faible, et les moyens de communication peu développés. On se croirait dans l’Afrique contemporaine. Une fois que le régime démocratique avait constitué le choix souverain, tous les citoyens, hommes politiques et militaires s’en étaient strictement tenus à cette loi fondamentale. Ainsi, doit-il en être de la vie politique du continent, du Niger en particulier, où l’instabilité politique tend à être chronique et la classe politique, très versatile dans ses choix et ses loyautés.


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