Alternative Espaces Citoyens Niger
ASSEMBLEE NATIONALE

Le député sous la robe du magistrat ?

vendredi 17 juin 2011

Les parlementaires nigériens viennent de se doter d’un statut blindé. Celui-ci est censé les protéger contre toute critique de la société civile, des médias et du citoyen lambda. « Toute injure, toute menace écrite ou verbale, toute violence ou voie de fait à l’égard d’un député pendant ou à l’occasion de l’exercice de son mandat par une personne ou un groupe de personnes sera punie dans les mêmes conditions que outrage, menace, voie de fait et violence à magistrat » stipule le nouveau statut du député. Cette disposition n’aurait pas vu le jour, s’il n’y avait pas eu ces manifs citoyennes de 2008 provoquées elles-mêmes par cet appétit vorace dont ont fait preuve les parlementaires de la 5ème République face aux maigres ressources publiques.

L’image de manifestants mobilisés devant le siège du parlement, scandant des slogans très hostiles aux députés de la 5e république est encore fraîche dans la mémoire des nigériens. La contestation née en mai 2008, à la suite de la décision des parlementaires de l’époque de s’allouer des avantages jugés énormes par l’opinion a tenu le pays en haleine pendant des mois entiers. Les députés était alors assimilés à des « sangsues », de vulgaires voleurs de ressources publiques ou aux rebelles du MNJ à travers banderoles et slogans. Au-delà des marches et meetings organisés devant le siège du Parlement, les acteurs de la société civile ont occupé les médias pour élargir la contestation. Les mots étaient vraiment rudes contre les « honorables » députés. Ils sont devenus à la limite des bandits d’Etat et avaient perdu toute crédibilité aux yeux des manifestants. « Indignés » et sur la défensive, les parlementaires ont tenté en vain, de justifier leur « forfaiture ». Ils avaient perdu la face. C’est vraisemblablement cette situation que le député nigérien ne veut plus revivre, en se voilant derrière un statut qui lui confère la protection du magistrat. Des notions comme « l’outrage » étant difficile à définir, les députés peuvent donc assimiler désormais certains types de contestation à une injure et requérir la protection de la loi. On peut d’ailleurs comprendre leur démarche, puisque la prise de cette disposition a été tout de suite accompagnée par la réédition de la « forfaiture » de 2008. En effet, alors qu’à la suite des contestations de 2008, le Président déchu Mamadou Tandja a rabaissé les indemnités des députés à un peu plus d’un demi-million, les parlementaires actuels eux ont multiplié ce montant par trois. Ils se sont donnés des indemnités mensuelles d’environ 1,8 millions de francs CFA dans un pays où 60% de la population vit avec moins de 1 dollar par jour. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les garde-fous se justifient bien ici. Mais les circonstances n’ont pas permis aux députés de tester le blindage de leur protection face au public. Cette fois-ci, c’est le premier des nigériens, le Président de la République qui s’est indigné de leur attitude en leur demandant de revoir à la baisse leurs indemnités.

L’attitude des parlementaires donne une idée de la lecture qu’ils font de la contestation de 2008. Apparemment, en dehors des députés pris pour cibles, une bonne partie de la classe politique représentée aujourd’hui au Parlement voyait d’un mauvais œil des citoyens qui contestent le prince dans la rue. Car quelque part, « l’outrage à député » contenu dans le statut de député peut être perçu comme une sanction des manifs citoyennes de 2008. Pour certains acteurs politiques, les actes posés par le parlement en 2008 ne nécessitaient visiblement pas une telle levée de boucliers. Et puisque les actes incriminés par la société civile ne sont pas condamnés par cette classe politique qui n’attend que l’occasion pour les rééditer, il fallait en amont se prémunir contre le sort vécu par les députés sortants. D’où ce bouclier anti-contestation.

En réalité, il est important d’analyser les causes profondes des manifs en cause. A l’époque, l’opinion était très remontée contre une certaine classe politique. La multiplication des scandales politiques (affaire MEBA, riz japonais …), le népotisme et l’affairisme des dirigeants ont fini par convaincre les citoyens que la délégation de pouvoir donnée au prince était utilisée comme un chèque à blanc. Le citoyen, l’électeur semblait impuissant face aux travers de son élite politique. Le sentiment que le prince a perdu tout sens de l’honneur et grugeait le sujet sans pitié a fait son bout de chemin. L’homo politicus avait une vilaine apparence. A travers le député, c’est donc une certaine image de l’homme politique qui était contestée. Il est vrai que le contexte politique, avec les élections de 2009 en vue et le tazarcé en gestation ont contribué à amplifier le mouvement.

Aujourd’hui, si les députés se barricadent, pour éviter que les citoyens leur demandent des comptes, ils font quelque part fausse route. Du moins la recette a montré ses limites ailleurs où elle était expérimentée. Nous sommes à l’heure du printemps arabe ; les textes de lois usés par l’instrumentalisation du prince se sont cachés quand la Place Tahrir s’est mise en ébullition. Comment les parlementaires peuvent-ils échapper à la contestation, y compris de grande envergure, s’ils prennent pour eux seuls des ressources qui pourraient être destinées à plusieurs milliers de nigériens ? Face à l’affairisme qu’on a connu de par le passé, comment contenir la volonté des nigériens de dénoncer ?

Le vrai rempart dont dispose le parlement contre ce qu’il a vécu en 2008 est la bonne gouvernance. Si les dépassements budgétaires se poursuivent, si les parlementaires, même sous des prêtes noms ou autres formes déguisées s’accaparent des marchés publics en lieu et place des commerçants, les citoyens peuvent-ils applaudir ? On ne peut semer le vent et récolter du blé.


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