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Cinéma nigérien/Entretien exclusif

« Arrêtons d’entrer dans le panier des distributeurs occidentaux… »

vendredi 18 octobre 2013 par Albert Chaïbou

A 71 ans, Moustapha Allassane, un des pionniers du cinéma nigérien et précurseur du cinéma d’animation en Afrique, vit depuis plusieurs années à Tahoua, à environ 375 km au nord-ouest de Niamey. Partagé entre la réalisation des films d’animation, la gestion de son hôtel (Hôtel de l’amitié) et ses prières de musulman, celui que ses proches appellent affectueusement El hadji, est incontestablement un cinéaste de renom qui a fait la fierté du Niger. Il a été le premier à ouvrir la brèche en réalisant dès 1961, « Aouré », un court métrage qui décrit une cérémonie nuptiale dans un village. En 1965, il sera encore le premier en Afrique à réaliser avec « La mort de Gandji » le premier dessin animé. Auteur de plusieurs autres films dont le Retour d’un aventurier (le premier western africain), FVVA (Femme, Voiture , Villa, Argent) et Toula ou le génie de l’eau, Moustapha Allassane qui dit ne pas pouvoir accepter « l’arnaque » des distributeurs occidentaux, a arrêté depuis quelques années de faire des films de fiction. Il se consacre plutôt à la réalisation des films d’animation. Notre reporter l’a rencontré en septembre dernier. Dans l’entretien exclusif qu’il lui a accordé, il parle des difficultés du cinéma en Afrique, des films d’animation qu’il réalise et de la relève qu’il a préparée.

Quel regard critique portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du cinéma africain en général et nigérien en particulier ?

Il s’est passé pas mal de choses depuis tout ce temps. Il y’a eu un peu d’évolution car s’il y’a une autorité qui se penche sur la manière de promouvoir le cinéma, c’est déjà pas mal. Mais il faut à mon sens, aller un peu plus de l’avant, sinon, tout ce qu’on fera pour le 7ème art sera limité qu’à un certain nombre de personnes.

Vous êtes un des pionniers de ce cinéma. On sait que les années 1970 ont été les années de gloire du cinéma nigérien. Mais depuis plusieurs décennies, ce cinéma est presque absent des écrans et des grands festivals. Pourquoi sommes nous arrivés à un tel stade ?

Ce n’est pas un fait du hasard que notre cinéma soit absent des écrans, car il y a trop de contraintes dans les systèmes de distribution. Les africains ne maîtrisent pas ces systèmes de distribution contrôlés par les occidentaux. Personnellement, je n’ai pas souhaité continuer avec eux, puisqu’ils ne parlent pas franc langage en ce qui concerne la distribution des films. Ils s’arrangent toujours pour attendre la sortie d’un de nos films pour s’improviser producteurs et gérer la situation. C’est d’ailleurs pour ça, que moi, j’ai tout simplement arrêté de continuer à faire des films avec ces gens-là.

Vous êtes aussi un pionnier du cinéma d’animation en Afrique et depuis plusieurs années vous êtes venu vous installer à Tahoua et vous produisez toujours des films !

Absolument ! Heureusement que je continue à faire un peu du cinéma d’animation sinon ça serait vraiment la catastrophe. Regardez tout qui est mis en place pour compliquer un peu plus le travail des réalisateurs. Le cinéma africain où est-ce qu’il a été ? Nulle part ! Même les distributions que nous voyons maintenant, il y a des gens qui sont là au bout du rouleau, qui prennent ces films et qui les mettent directement dans leur circuit. Il arrive même que vous perdiez carrément tout !

A propos de vos films d’animations, le public nigérien ne les voit pas beaucoup. Où est-ce que vous les diffuser ?

Les Nigériens ont vu mes films, ils les connaissent à travers la télévision. Mais ce n’est pas la solution que nous voulons pour les films. Nous voulons que nos films soient distribués dans toutes les télévisions d’Afrique mais pas par le biais de CFI ou de Canal Horizons. Il faut que les Etats africains dotent leurs télévisions de moyens conséquents pour que ces télévisions puissent acheter ces films.

Combien de films d’animation avez-vous réalisés ?

Oh !! Peut être une vingtaine sinon un peu plus.

Vous continuez à réaliser ces films ?

Oui, absolument.

Et avec quel matériel ? Comment vous faites pour travailler ?

Avant je faisais le travail avec du matériel classique mais j’ai évolué aussi (rires) parce que les systèmes dont nous sommes dotés actuellement sont des systèmes qui sont très fiables et qui permettent de travailler dans de bonnes conditions avec des logiciels. Mais Comme Je l’ai dit, c’est qu’au bout du rouleau, il n’y a pas une bonne issue. Par exemple, quand mes films passent sur la télévision nationale, qu’est ce que je gagne moi ? C’est insignifiant !

Vous les vendez à l’extérieur ?

Des fois, je les vends à l’extérieur. Mais ce que tu appelles extérieur, pour nous c’est encore les mêmes distributeurs qui nous attendent et nous pêchent pour prendre nos films et les vendre à des chaînes de télévision. Ces gens-là, gagnent beaucoup plus que nous qui réalisons les films. Tu vois bien que ça ne vas pas hein !

Vous avez pris de l’âge. Est-ce que vous avez assuré votre relève ?

La relève se fait automatiquement. Si un enfant veut faire ce que je fais, il est dans un cadre qui le lui permet de le faire. En plus il y a l’équipement et la disponibilité d’avoir des conseils pour travailler. Ce qui déjà constitue un avantage énorme.

Est-ce que vous avez formé justement des enfants à ces métiers ?

Mais tout autour de moi c’est une école du cinéma d’animation ! Les enfants me voient travailler et ils font un peu la même chose. Je crois que c’est le moyen le plus naturel pour que l’enfant ait envie de faire ça.

Aujourd’hui, quel appel avez-vous à lancer aux jeunes réalisateurs nigériens ?

Il se passe beaucoup de choses en ce moment aussi bien au Burkina Faso, au Mali, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Je crois que c’est une bonne chose que ça puisse continuer comme ça. Mais seulement ce qui ne va pas c’est que les télévisions d’Afrique refusent d’emboîter le pas aux réalisateurs africains, ça ne peut pas marcher comme ça ! Nos télévisions pourraient obtenir des gouvernements un budget qui leur permette de produire directement des films. Si le Niger produit des films d’animation ça ne veut pas dire que le Niger ne pourra pas vendre ces films. Il pourra bien les vendre, en les proposant à un prix raisonnable. Mais si je dois moi finir un film puis aller voir certains distributeurs occidentaux pour entrer dans leur panier, je trouve que ce n’est pas vraiment la bonne solution.


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