Les risques d’une dérive
lundi 21 octobre 2013 par H B Tcherno
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- Veillées d’armes, p1
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Le discours du président de l’Assemblée nationale (PAN) à l’occasion de l’ouverture de la session budgétaire 2013 était très attendu par les nigériens. La raison ? Depuis le retrait agité de son parti de la mouvance présidentielle, il est resté muet comme une carpe. Ce silence inquiétait ses amis d’hier, car l’homme est connu pour son tempérament belliciste, et comme quelqu’un qui n’a pas sa langue dans la poche. A la faveur de la cérémonie d’ouverture de la session budgétaire le 4 octobre 2013, Hama Amadou est sorti de son mutisme. Ceux qui s’attendaient à un discours incendiaire de la part de l’intéressé ont été, probablement, déçus. Le président du parlement a, une fois n’est pas coutume, résisté à l’envie de nous servir sa rhétorique guerrière habituelle. Contre toute attente, M. Hama Amadou n’a pas revêtu ses habits de « destroyer », mais a préféré enfiler le boubou de responsable d’une institution républicaine, donnant-momentanément- l’image d’un leader politique soucieux du sort de ses concitoyens et de la préservation de la paix sociale. Le séjour à la prison de haute sécurité de Koutoukalé en est peut être pour quelque chose dans ce changement de tonalité. En effet, qui aurait parié un kopeck que pendant qu’il est poignardé au dos, Hama Amadou allait jouer la carte de l’apaisement en invitant ses amis d’hier à gérer le divorce intervenu en son parti et celui du chef de l’Etat « sans colère, ni rancune ». Une posture aux antipodes de celle à laquelle sont habitués les Nigériens. Le PAN a indiqué que la séparation est « dans l’ordre naturel des choses, dans le domaine politique ». Selon lui, « les coalitions peuvent se faire et se défaire au gré de l’évolution des relations entre partis, sans pour autant toujours générer pour le pays une crise politique comme le redoutent nos concitoyens, las, on le comprend, de vivre dans l’instabilité chronique, instabilité d’un Etat qui, il est vrai, change constamment de République et de Constitution ».
Comme pour taire la campagne de délation orchestrée contre son parti depuis cette maladroite histoire de « coquilles vides », M. Hama Amadou a avoué que le départ de son parti de la mouvance présidentielle est la résultante d’une « perte de confiance réciproque », « de l’amitié sans sincérité, au sourire éclatant de dents blanches mais remplies de venin, c’est-à-dire un semblant d’amitié fait d’invectives, d’insultes par procuration, et de guerres de tranchées ». Alors que dans son for intérieur, il souhaiterait le contraire, le président de Lumana Africa a indiqué : « il faut l’admettre sans sombrer dans le ressentiment vindicatif et les représailles qui ne feront qu’élargir le fossé et déboucher sur une crise véritable ». A l’endroit de ceux qui pensent qu’un retour en arrière est possible, le président Hama a indiqué que le divorce est définitif entre lui et Mahamadou Issoufou. « Aujourd’hui donc, il faut l’avouer, la rupture est totale, et semble définitivement consommée ».
En jouant la modération, d’aucuns estiment que l’intéressé essaie d’endormir ses adversaires du parti du gouvernement (sic) pour leur asséner un coup fatal au moment opportun. Connaissant la capacité de nuisance de leur ex allié avec lequel, ils ont certainement monté- de jour comme de nuit, ici et ailleurs- toutes sortes de coups tordus pour déstabiliser le régime de la Sixième république, les apparatchiks du parti présidentiel affûtent également leurs armes. Le week-end dernier, le Pnds Tarayya était en conclave pour, entre autres, préparer la guerre qui se dessine. A cet effet, nombre de nos concitoyens pensent que le premier round du règlement de compte final entre les deux ex-alliés aura lieu à l’hémicycle, lors du vote du projet de budget soumis par le gouvernement. La nouvelle coalition de l’Opposition constituée autour de ce qu’il en reste du Mnsd Nassara, du Moden Lumana et de la CDS Rahama a été mise sur les fonds baptismaux dans cette optique.
Dans son allocution d’ouverture, Hama Amadou s’est également livré à un exercice difficile, celui de dissiper nos légitimes inquiétudes à propos du devenir de notre pays abonné aux crises politiques. Rongé par le chagrin de sa décision de soutenir le candidat Issoufou au second tour de la présidentielle de 2011, il a indiqué qu’ « il n’y a pas lieu pour notre peuple de perdre sa sérénité, tant que les acteurs politiques de tous les bords feront preuve de mesure pour agir et rester dans les limites du cadre démocratique ». Toutefois, certains propos du discours du PAN nous éclairent sur l’agenda caché de l’opposition politique. Lorsque Hama Amadou martèle que « même dans l’hypothèse d’un basculement de cette majorité en faveur de l’Opposition, la loi fondamentale, sous l’empire de laquelle vit le Niger, a déjà prévu les solutions à la résolution des problèmes politiques susceptibles de naître de cette reconfiguration du paysage politique », il va s’en dire que quelque chose se prépare ! Dans l’ordre normal des choses, l’on pense tout de suite à l’imminence d’une cohabitation.
D’ores et déjà, le président du parlement a annoncé les couleurs de ce que seront les discussions budgétaires au cours des prochains jours. Abordant la question du projet de budget de l’Exécutif, il a invité les parlementaires « à une attention, une rigueur et une vigilance sourcilleuses afin que le budget de l’année 2014 soit un budget réaliste et prudent, même s’il aspire tout légitimement à être politiquement ambitieux ». Pour le PAN, si l’Exécutif est dans son bon droit d’introduire un projet de budget « ambitieux naturellement, pour tenir compte du programme du gouvernement », celui-ci s’empresse t-il d’ajouter, doit être « réaliste et prudent pour rester dans les limites du possible, c’est-à-dire des capacités financières objectives de notre pays ». Quand, on se rappelle des péripéties liées au vote du budget 2013 et son faible niveau d’exécution (45% au 31 août dernier), il est fort à parier que les débats seront très chauds au sein de l’hémicycle. Au vu du climat politique qui prévaut et de la hausse sans précédent du budget qui passe à plus de 1.800 milliards de F.CFA, soit une augmentation de 400 milliards, on peut croire que l’on se dirige tout droit vers son rejet par les députés de l’Opposition. Reste à savoir combien de parlementaires de la majorité- on pense notamment aux députés de l’UDR Tabatt et du RDP- vont, pour diverses raisons, s’associer à ceux de l’Opposition pour bloquer le budget 2014.
De toute évidence, Hama Amadou sait qu’il risque gros en bloquant le budget du Gouvernement. Dans cette éventualité, le PR aura deux choix : renvoyer le budget en seconde lecture en espérant que les députés feront amende honorable, ou alors mettre à exécution la menace de dissolution du parlement pour aller à la conquête d’une majorité absolue. Cette dernière option semble la plus probable, mais elle présente d’énormes risques pour le chef de l’État qui, en cas de défaite, peut se retrouver en situation de cohabitation. Il y a environ une vingtaine d’années, Mahamane Ousmane a connu cette douloureuse expérience politique. Mais, la bataille est loin d’être gagnée par Hama Amadou qui joue sa propre survie politique, avec des alliés affaiblis par des dissidences internes au seins de leurs partis. Chacun des protagonistes de la crise actuelle pourrait payer cher son intransigeance et manque de compromis. Pour l’heure, on n’en est pas là, puisque la stratégie de débauchage à coups de fortes récompenses des pontes des partis de l’Opposition semble être payante pour le chef de l’État. Une dizaine de députés Mnsd Nassara se sont déclarés solidaires de l’initiative de Mahamadou Issoufou à rassembler les Nigériens dans le nouveau gouvernement à l’origine de la détérioration du climat politique.
Veillées d’armes
Pour le moment, les signaux envoyés par chaque camp ne sont pas très rassurants. Derrière les sourires de façade, se cache une haine morbide d’en découdre avec l’autre. Comme l’a souligné Hama Amadou dans son allocution d’ouverture, le mariage au sein de la MRN (mouvance pour la renaissance du Niger) est bâti sur un mensonge au sein du couple. Lors de l’audience accordée au vice-président de l’Assemblée nationale d’un pays voisin, tous les téléspectateurs de la télévision d’État ont constaté la poignée de mains très glaciale entre le PR et le PAN. En plus, il y a eu cet épisode très mal digéré de la révocation en conseil des ministres de Oumarou Dogari, un très proche du président du Moden Lumana. Puis la chasse aux sorcières engagée contre les militants de ce parti.
Malgré ce climat pourri, le Premier ministre Brigi estime qu’ « il n’y a pas lieu de dramatiser quoi que ce soit. La marche du Niger continue ». Une façon subtile de dire que « le chien aboie, la caravane passe » ! Pour donner du crédit à son assertion, il fera allusion à un passage du discours du président Hama Amadou dans lequel, il affirme que « la rupture d’alliance ne semble même pas mettre en cause l’existence d’une majorité de soutien au gouvernement ». Une idée avancée également par le ministre d’État Bazoum lors qu’il déclare que « nous n’avons aucun souci quant à la stabilité des institutions ».
Tout le monde sait que ces propos ne sont pas sincères. Nous connaissons suffisamment nos hommes politiques pour savoir que ce qui est dit tout haut n’est certainement pas ce qui est secrètement voulu. Même si chacun tente publiquement de minimiser la crise politique, et de cacher ses intentions, nous savons tous que le feu couve, et que les relations entre les deux ex-alliés vont de mal en pis. Actuellement, c’est la veillée d’armes. Dans les prochaines semaines, il faut s’attendre à des actes ouverts d’hostilité, particulièrement lorsqu’ interviendra le débat au parlement sur le projet de budget du gouvernement. Depuis le départ de Lumana de la MRN, chacun cherche une occasion de faire mordre la poussière à l’autre. Les deux leaders politiques semblent jouer à la politique du « après moi, le déluge ». A entendre les déclarations vas en guerre de leurs troupes, on croirait qu’ils sont prêts à mettre le feu au pays pour préserver leurs intérêts mesquins.
Au niveau du parti présidentiel, deux options sont à l’étude pour rendre la monnaie de sa pièce à Hama Amadou. La première va consister à obtenir la destitution du PAN par le vote d’une motion de défiance. « Je ne pense pas que nous le ferons. Pour le faire partir de la tête de l’Assemblée nationale, il faut une majorité qualifiée. Et aujourd’hui je n’ai pas dit que nous avons une majorité des deux tiers (2/3) des députés ; j’ai dit que nous avons une majorité confortable. Et si Hama Amadou se comporte de façon républicaine et respecte les règles des institutions et leur fonctionnement, nous pouvons nous accommoder de lui. Mais si d’aventure, il devait ne pas avoir ce comportement-là, les députés auront la réaction appropriée à son égard, » a averti le ministre d’État Bazoum Mohamed, président intérimaire du Pnds. La seconde option va consister à briser la jarre pour verser l’eau ; autrement dit, procéder à la dissolution du parlement en vertu de l’article qui autorise le président de la république, après consultation du PAN et. Cette menace est agitée constamment par les partisans du chef de l’Etat. Cette fois, elle est brandie par une voix autorisée, en l’occurrence par le ministre d’État, des Affaires étrangères, M. Bazoum Mohamed. L’objectif poursuivi est de dissuader les députés à voter une éventuelle motion de censure du gouvernement que viendrait à déposer l’Opposition.
« Si les députés dans notre système à nous ont le pouvoir de renverser le gouvernement lorsqu’il dispose d’une majorité à cet effet, le président de la République, lui, a la capacité aussi de dissoudre l’Assemblée, » a rappelé le président intérimaire du parti présidentiel. C’est devenu un leitmotiv dans la bouche de ce ministre d’État d’annoncer que les députés réfléchiront par deux fois avant de vouloir renverser le gouvernement, de peur de perdre les avantages liés à leur statut. Le dépôt éventuel d’une motion de censure nous situera sur l’effet de cette épée de Damoclès suspendu sur les têtes de nos élus.
Baroud d’honneur
Pour Hama Amadou, ce qui est en jeu, c’est son avenir politique. Agé de 63 ans, l’homme ne pourra pas se présenter après la présidentielle de 2016. Certains analystes estiment qu’il joue son va tout dans le bras de fer qu’il a engagé avec le président Issoufou. L’intéressé va donc tout mettre en œuvre pour tenter de gagner la partie. C’est ainsi qu’il faut comprendre son rapprochement avec ses adversaires d’hier avec la signature, le 5 Octobre 3013, de l’Alliance pour la Réconciliation, la Démocratie et la République (ARDR). Même s’il est fragilisé par les départs du Secrétaire général et vice-président du parti, au sein de la représentation nationale, Hama Amadou est assuré du soutien des élus de son parti. L’éventualité qu’une frange des députés de Lumana se désolidarise de leur mentor est écartée, pour le moment, d’autant que le groupe parlementaire dudit parti a décidé, à travers une déclaration rendue publique le 7 Octobre, d’inscrire son action dans le cadre à l’Opposition parlementaire. Avec cet acte de loyauté, le risque de l’aboutissement du vote d’une motion de défiance à son encontre semble écarté. Revigoré par cette situation, le président du Moden Lumana peut livrer bataille, sans craindre une terrible humiliation qui pourrait résulter de sa chute du perchoir et la hantise des ennuis judiciaires pouvant résulter de la perte de son influence. Dès lors, quoique dise l’intéressé, il faut s’attendre à ce qu’il cède à la pression des « faucons » de son parti pour en découdre définitivement avec son ex-allié au cours de la session budgétaire. Face à un adversaire prêt à renverser la table, l’issue de la bataille s’annonce incertaine. Connaissant les tempéraments des deux hommes, autant dire que le Niger se dirige tout droit vers de graves dangers. Et comme nous sommes dans un pays où les chefs politiques sont champions dans la recherche de solutions à leurs querelles politiciennes en dehors des règles du jeu démocratique, une répétition de l’histoire récente est à craindre. Visiblement, l’image humiliante des trois (3) personnalités de l’État signant en 1996 leur reddition devant le chef d’État major de l’époque, encore moins la fin tragique de ce dernier n’ont servi de leçons à ces mêmes leaders politiques qui se disputent, aujourd’hui encore, la dépouille du pays.
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