Une flottille pour lutter contre l’impunité
vendredi 24 août 2012 par Albert Chaïbou
En juillet 2011, une coalition d’ Ongs et associations européennes et africaines lançait à Cecina en Italie l’idée d’une opération dénommée « Boats 4 people ». Objectif : revendiquer la libre circulation des personnes en demandant la fin du contrôle violent des frontières maritimes, des accords de réadmission et de répression du délit de solidarité. Un an après, l’idée s’est concrétisée. Ces organisations militantes vont rendre hommage aux migrants en reliant sur un voilier les deux rives de la méditerranée. C’est ainsi que le 2 juillet 2012, l’Oloferne, une goélette en bois, avec à son bord, des activistes des droits de l’homme, des artistes, des parlementaires et des journalistes, jette les amarres au port italien de Rosignano près de Cecina où l’équipage a participé aux journées internationales antiracistes.
Palerme en Sicile est la première escale. C’est là où a lieu le procès de nombreux marins qui ont porté assistance à des migrants en détresse en mer et où de nombreux migrants africains sont détenus dans des camps de retention. Les organisations réunies au sein du projet "Boats 4 people" ont saisi l’opportunité ici pour dénoncer le contrôle violent des frontières maritimes et la criminalisation des personnes solidaires des migrants. Après une mission d’observation à Pantelura, la flotille accoste le mercredi 10 juillet au port de Monastir (Tunisie).
Le 13 juillet à Monastir , "Boasts 4 people" a saisi l’opportunité des rencontres préparatoires du Forum Social Mondial qui aura lieu l’année prochaine dans cette ville portuaire, pour tenir son assemblée plénière. Cette rencontre a posé un certain nombre de problématiques que "Boats 4 people" entend dénoncer. Il s’agit entre autres des empêchements à la liberté de circulation, des cas de morts et disparus en mer, la question des réfugiés du camp de Choucha en Tunisie.
Après la présentation de ces perspectives, se son tenus trois ateliers. L’un a abordé la question des droits des migrants au Maghreb et les stratégies de mobilisation. Le second s’est penché sur les cas de morts et disparus puis le troisième sur la liberté de circulation. A l’issue de ces échanges et discussions, les participants ont dégagé des pistes d’action. Ils ont ainsi lancé l’idée de resserrer les liens entre la rive Nord et sud de la méditerranée, de se mobiliser autour des appels comme « Arrêtons les massacres aux frontières », de lancer des campagnes sur les conventions internationales qui sont signées et ratifiées par certains Etats mais qui ne sont pas toujours respectées, mener des actions de campagne beaucoup plus ciblées par exemple sur ce qui se passe dans le camp de Choucha afin d’alerter l’opinion internationale sur les conditions exécrables que les réfugiés vivent dans ce camp, de mener aussi des campagnes sur la vérité et la justice sur les cas de disparitions et de morts avec des actions juridiques à intenter contre les autorités des pays reconnus coupables de crimes contre les migrants. Des recommandations relatives à des actions de sensibilisation pédagogique en Europe et en Afrique et à l’organisation d’une caravane ont également été faites.
Notons que l’Assemblée plénière a recueilli des témoignages des représentants des communautés des réfugiés de Choucha et des mères tunisiennes venues au nom du collectif des familles des disparus et des morts.
Dans la soirée, les participants se sont rendus dans la petite ville portuaire de Ksibet el Mediouni, d’où prennent le départ, de nombreux jeunes vers l’Europe. Cette étape a permis à "Boats 4 people" de faire le bilan de quatre premières étapes où ont été organisées des conférences-débats, des cérémonies de commémoration des morts et disparus en mer, avec des lancées de fleurs et des lampions, des points de presse, des rencontres avec des migrants, des familles de disparus et morts et des marins, afin de recueillir des témoignages qui pourraient alimenter des plaintes devant les instances internationales contre des acteurs en mer coupables de non assistance à personne en danger ou de violation du principe de non refoulement.
Le 15 juillet, l’Oloferne quitte après minuit le port de Monastir. Destination : Lampedusa (Italie). A bord, outre le capitaine Marco Tibeletti, un sexagénaire encore très solide et son équipage composé de Grazia, Francesco, Flavia et Giampietro, de jeunes italiens, il y avait aussi Nicanor Haon, un français d’origine mexicaine, coordonnateur de "Boats 4 people" et militant du Gisti une organisation française qui apporte un soutien juridique aux immigrés, Lorenzo Pizanni, un étudiant de Goldsmiths University de Londres qui a rejoint la campagne avec son collègue Henri Hiller à travers le projet de recherche Forensic Oceanography initiateur d’une plateforme en ligne pour cartographier en temps presque réel les morts, des migrants, ainsi que les violations de leurs droits aux frontières de l’Union Européenne. A noter aussi la présence de deux avocates, Carmen Cordaro de l’Italie et Samira Gazzaz du Barreau de Bruxelles.
Côté médias, il y avait Nathalie une journaliste italienne, un couple de documentaristes français, Joel Labat un gauchiste mélanchoniste à l’humour décapant et Nathalie son épouse, Sophia Bakar et une photographe tunisienne ainsi que votre serviteur.
Portés par le même engagement de défendre les droits des migrants et de dénoncer les violations répétées dont ils sont victimes, nos différences linguistiques, culturelles, et nos sensibilités se sont vite moulés sur ce petit bateau pour constituer une famille où les repas se partagent dans la convivialité et où la promiscuité ne dérange personne. Je me mettais alors à rêver d’un monde semblable, solidaire, insouciant et sans frontières ! Une ambiance festive régnait sur le bateau jusqu’au moment où chacun de nous tombe dans les bras de Morphée. Des petits lits superposés comme dans une caserne, nous servent de couchettes. L’équipage du capitaine Marco lui, se relayait à la barre, chaque heure et demie. Ce jour-là, la météo était clémente. Mais on ne sait jamais, car comme le dit ce vieux proverbe norvégien : « la mer n’est pas une amie, même si elle feint de l’être ». L’expérience de Marco nous rassurait aussi.
Le jour se lève sur le bateau qui poursuivait lentement sa traversée vers l’île de Lampedusa. Grazia est déjà sur pieds pour préparer le café et le thé. La même ambiance reprend avec des discussions sur les aspects juridiques et techniques des secours en mer et de la répression des migrants en Europe. Une véritable école qu’est-ce bateau !
Dans les eaux italiennes, nous avons été survolés à plusieurs reprises par des avions de patrouille et identifié aussi de grands bateaux dépourvus de balises AIS qui pourraient être des navires militaires. Après quinze heures de traversée, un bateau des gardes côtes italiens passe à proximité de l’Oleferne pour identification. Tout cela vient corroborer les témoignages des migrants sur l’importance du dispositif de contrôle et de surveillance déployé par l’Italie dans la méditerranée. Des dauphins viennent détendre l’atmosphère en nous présentant leur beau ballet comme pour nous souhaiter la bienvenue sur les côtes italiennes.
Le 16 juillet aux environs de 17 h, le bateau accoste dans le port de Lampedusa, sous les applaudissements des militants de l’association Askavusa et des activistes des droits de l’homme venus accueillir la délégation. Cette petite île est le terminus de cette première action de "Boats 4 people". Notre arrivée a coïncidé avec la tenue de la 4ème édition du Lampeusa InFestival, un festival de films sur la migration. L’édition de 2012 a introduit une nouvelle section sur la Démocratie. Espace d’échanges et de discussions sur les migrations dans un contexte marqué de bouleversements politiques dans le monde arabe, ce festival a été incontestablement une belle tribune aux activistes de "Boats 4 people" pour faire passer leurs messages comme ils l’ont fait lors de la conférence de presse animée sur l’Oloferne et les cérémonies de commémoration en mer.
La cérémonie de clôture de cette première action de "Boats 4 people" eut lieu le 20 juillet au bord de la mer, à quelques encablures du monument « Porte de l’Europe » dédié à la mémoire des migrants. Plusieurs interventions ont marqué cette cérémonie, notamment celle du maire de Lampedusa et du coordonnateur de "Boats 4 people". A cette occasion, des œuvres sur la thématique de la migration, réalisées par le collectif d’artistes tunisiens Ahle El Kahf, ont été remises à l’organisation Askavusa organisatrice du LampedusaIn Festival. Mohamed Bah, un artiste d’origine sénégalaise, ferme en beauté le rideau avec “Invisibili” son spectacle théâtral très engagé en faveur des migrants, émaillé d’expressions africaines et rythmé par moment des roulements de Djembé. Pendant ce temps, les médias diffusent presque chaque jour des arrivées massives de migrants africains à Malte et sur les côtes italiennes mais aussi des cas de morts dans la méditerranée.
Le coordonnateur de "Boats 4 people" qui se dit satisfait du succès de cette première action, a annoncé que "Boats 4 people" continuera d’enquêter sur ces incidents pour situer les responsabilités. Pour lui cette initiative est « un moyen d’alerte et un point de départ d’autres actions impliquant les deux rives de la méditerranée ».
Albert Chaïbou
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