Les non-dits de la guerre
jeudi 30 mai 2013
Au Niger, les dirigeants politiques, à plusieurs reprises, ont exprimé leur inquiétude face à ce qui se passe chez le voisin malien. Le président Issoufou Mahamadou ne déclarait-il pas en février dernier, devant des confrères français, que « la crise malienne est un problème de sécurité intérieure pour le Niger ». Mais tout en étant conscients de la menace, nos dirigeants ont aussi soufflé sur les braises ardentes en multipliant les déclarations fracassantes contre les groupes djihadistes qui occupaient le Nord Mali, et surtout en reprenant en chœur celles prématurément victorieuses de la France qui pérorait avoir écrasé militairement les terroristes dans la région.
Si le Niger est dans l’œil de mire des groupes djihadistes, c’est aussi parce qu’il a été ce pays qui a déployé 650 hommes à Gao, Ansongo et Menaka dans le cadre de la Misma, mais aussi celui qui a accueilli sur son sol le colonel major malien Alhaji Ag Gamou et ses hommes ; celui-là même qui comptait à un moment donné, selon des informations rapportées par un confrère mauritanien, attaquer à partir du Niger avec l’appui de l’armée malienne, les positions des groupes islamistes à Gao en faisant jonction avec un autre colonel malien, Ould Meydou qui entrera à Tombouctou à partir de la Mauritanie. Du coup, le président de la République Issoufou Mahamadou et le ministre des Affaires Etrangères Mohamed Bazoum qui se sont le plus distingués dans leurs prises de positions guerrières et leurs multiples va et vient entre Paris et Niamey, apparaissent aux yeux de ces djihadistes comme des « pantins » de la France qu’il faut absolument combattre au même titre que ces « Kafirs » (infidèles) d’occidentaux. Depuis, ces « fous de Dieu » ruminaient leur vengeance de frapper le Niger.
Le jeudi 23 mai 2013, au petit matin, ils mettront en exécution leur plan macabre en perpétrant simultanément à Agadez et Arlit des attentats suicides contre un camp militaire et l’usine de la Société des mines de l’Air (SOMAIR) une filiale d’AREVA. Deux symboles en sont ainsi la cible : la puissance militaire du Niger et le groupe Areva, représentant les intérêts français. Le bilan est lourd : 24 militaires nigériens morts, un civil tué et l’usine de la SOMAIR endommagée. Côté assaillants, on dénombre selon les sources officielles, 8 kamikazes tués.
Revendiqués dans un premier temps par le Mouvement Unifié pour le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), on apprendra quelques heures après qu’ils portent aussi la signature du groupe Moulathamine (« Ceux qui signent par leur sang ») de Moktar Belmokhtar, celui-là même dont les militaires tchadiens ont annoncé la mort en mars dernier dans l’Adrar des Ifoghas. Ce fut une occasion pour « le revenant » de marquer son retour sur la scène médiatique en annonçant à travers un communiqué de son groupe mis en ligne sur des sites islamistes, de nouvelles attaques au Niger. « Nous allons lancer plus d’opérations au Niger, affirme t-il en menaçant la France et tous les pays engagés militairement au Mali ».
Le groupe de BelMokhtar a fait savoir que les deux attentats de jeudi, à Agadez et Arlit, n’étaient qu’une « première réponse à une déclaration du président Issoufou Mahamadou affirmant que les djihadistes ont été écrasés militairement dans la région ». Il menace « de déplacer la guerre au Niger si ce pays ne retire pas ses troupes engagées au Mali ».
Pour le ministre nigérien des Affaires Etrangères Mohamed Bazoum « ces attaques ne remettent pas en cause la détermination du Niger dans la lutte contre le terrorisme ». Mais elles mettent au moins une chose à nu : la fragilité de notre système sécuritaire. Sinon, comment comprendre qu’avec toutes les mesures que nos autorités disent avoir prises pour assurer la sécurité du territoire et des populations, et avec l’envoi par la France des forces spéciales pour « sécuriser les sites d’exploitations de l’uranium » à Arlit, ainsi que la présence des drones américains sur notre sol, comment comprendre encore une fois, qu’une poignée d’hommes armés puissent s’infiltrer et frapper en plein cœur d’un camp militaire, tuant plus d’une vingtaine de soldats, ou encore traverser furtivement l’imposant dispositif de sécurité du site de la SOMAIR, causant des dégâts considérables aussi bien humains que matériels ?
Comme dans la mythologie grecque, tuer l’hydre de Lerne, ce monstre à plusieurs têtes dont une immortelle, a été un des douze travaux d’Héraclès, aujourd’hui, dans la bande sahélo-saharienne, tuer l’hydre du terrorisme est devenu un véritable casse-tête pour Hollande, Obama et leurs alliés africains. Sans grands moyens ces derniers se tournent, comme toujours, vers les puissants pour leur demander d’assurer la sécurité de leurs pays et de leurs populations, bradant sans sourciller la souveraineté nationale. « Tout ce qui peut nous aider à sécuriser le Sahel est à prendre. Nous discutons avec plusieurs pays dont les Etats-Unis et la France », avait lancé le président Issoufou à des confrères français qui l’interrogeaient sur le projet américain d’installer une base de drones de surveillance sur le sol nigérien.
Le boulevard est donc désormais grandement ouvert aux Forces occidentales pour prendre leurs quartiers dans nos villes et villages. La France a déjà annoncé son intention de redéployer une partie de ses forces au Niger. On apprend d’autre part, selon des sources citées par un confrère algérien, que « le Pentagone a financé la création de deux pistes d’atterrissage au nord du Mali et au nord du Niger pour faciliter des interventions US rapides ». Les mêmes sources indiquent que « la Grande-Bretagne et l’Allemagne financent la construction de pistes du même genre au Niger, en Maurétanie et au Burkina Faso. Ces trois pays ont reçu pas moins de 80 millions d’euros d’aide militaire depuis le début de l’année, en plus des 200 millions d’euros d’aide pour les pays qui ont envoyé des troupes au Nord-Mali ».
Cette militarisation de l’espace sahélo-saharien cache mal les velléités des puissances occidentales engagées dans la lutte contre le terrorisme, à contrôler les richesses minières et pétrolifères dont regorge la région. Le Niger qui se trouve être aujourd’hui entre le marteau du Mali à l’Ouest, l’enclume du Far West libyen au Nord et les pinces de la secte djihadiste Boko Haram au Sud est, hélas, au cœur de cette problématique.
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